Pour en savoir plus nous vous proposons la lecture de:
Françoise Bruttin (1995), "La bibliothèque Pareto de l'Université de Lausanne", Revue européenne des sciences sociales, Tome XXXIII, No. 100, pp. 207-233.
Table des matières
par Françoise Bruttin
La bibliothèque léguée par Pareto à l'Université de Lausanne a subi un sort qui n'est pas sans évoquer celui que connut l'homme. "Pourquoi tant de gloire et d'obscurité", s'interrogeait Raymond Aron dans la préface de la réédition du Traité de Sociologie générale . Le sort de la bibliothèque laisse songeur. Que de mésaventures avant qu'elle ne soit reconnue! Y avait-il une volonté de laisser dans les oubliettes ce legs attaché à la personnalité controversée de Pareto? Pour quelle raison cette collection est-elle rester en partie inaccessible de 1923 à 1990 ?
Même si les freins administratifs laissent soupçonner une volonté d'obscurcir la mémoire de Pareto, nous avons volontairement écarté cette voie d'explication, les rapports de Pareto avec l'Université étant trop complexes. L'ambivalence des sentiments à l'égard de Pareto a certainement joué un rôle dans le sort que l'Université réserva à sa bibliothèque. Le caractère difficile de ses relations avec ses collègues n'ont certainement pas contribué à la mise en valeur de ce don. Par aileurs sur le plan scientifique, on reconnaît tantôt que Pareto a donné à l'Ecole de Lausanne ses titres de noblesse et une notoriété internationale, mais aussi qu'il a soutenu l'idée d'un pouvoir fasciste.
Trois observations nous conduisent à nous interroger sur l'histoire étrange de la bibliothèque. D'une part, elle fait partie des entraves rencontrées à l'institutionnalisation de l'Ecole puis de la Faculté des SSP et, d'autre part, elle devient un objet obsolète en sciences sociales. De plus le legs s'inscrit dans les rapports compliqués qu'entretenaient les bibliothèques de faculté entre elles et avec la bibliothèque universitaire. Cette collection que Pareto considérait comme pouvant être la base d'une bibliothèque de l'Ecole des Sciences sociales, n'est pas représentative d'une discipline et est devenue peu intéressante au cours des années pour une bibliothèque spécialisée. Le fonds n'est en effet pas spécifiquement sociologique et la littérature économique est relativement peu représentée. Il avait été qualifié d'encyclopédique en 1985. Que reflète-donc cette bibliothèque? En quoi peut-elle avoir constitué un outil de travail important pour celui que l'on considère aujourd'hui comme un des pères de la sociologie?
Le Traité de Sociologie offre en partie une réponse. Nourri d'auteurs grecs et latins en même temps que de l'actualité politique de son temps, l'ouvrage de Pareto regorge d'exemples empruntés à la culture gréco-latine. Cette démarche peu conventionnelle n'enferme pas la sociologie dans une discipline académique. Dès les premières pages, l'auteur du Traité considère cette science comme synthétique :
"La société humaine est l'objet de nombreuses études. Les unes portent des noms spéciaux; ainsi le droit, l'histoire, l'économie politique, l'histoire des religions, etc. D'autres embrassent des matières encore confuses, dont la synthèse avec celles qui sont déjà distinctes, vise à étudier la société humaine en général. On peut donner à ce groupe d'études le nom de Sociologie."
Cette conception de la sociologie nous amène à considérer que la collection de Pareto n'est plus dès lors uniquement le reflet d'une culture humaniste; elle ouvre de nouvelles perspectives où l'auteur n'apparaît plus tantôt comme un économiste, tantôt comme un sociologue, tantôt comme un politologue, mais comme un penseur du social qui observait et donnait une lecture de son temps à la lumière des Anciens et de l'histoire. De plus cette vaste documentation est aussi à l'origine des théories sur l'action logique et l'action non logique, sur les idéologies, sur la circulation des élites.
La bibliothèque de Pareto est aussi représentative d'une partie de l'histoire des sciences sociales, sa foi en l'application pour l'étude des sociétés de modèles cognitifs empruntés à la science, contribue à le faire considérer comme un des pères de la sociologie.
Il devient dès lors important d'interroger cette collection. Elle est un outil essentiel pour reconstituer les cheminements de la pensée d'un chercheur comme Pareto. A travers l'analyse de sa bibliothèque, un nouvel éclairage de l'épistémologie parétienne pourrait être donné.
Notre étude se borne quant à elle à mettre en lumière les liens qui unissent le sort de la bibliothèque avec ceux de l'Ecole des sciences sociales.
CONTEXTE UNIVERSITAIRE DE 1908-1923
Quelques éléments biographiques au moment du don
Selon l'article 5, l'acte de donation de 1908 prévoyait qu'à la mort de Pareto sa bibliothèque personnelle serait transférée à l'Université.
Lorsque Pareto fit don de sa bibliothèque en 1908, l'Ecole des sciences sociales existait depuis six ans; elle était rattachée à la Faculté de droit et ne possédait pas de bibliothèque propre. Par contre, la Faculté de droit et la Faculté des lettres disposaient chacune d'une bibliothèque. L'Ecole était née parce qu'elle répondait à un besoin très pragmatique de la Faculté de droit. Il s'agissait pour elle de trouver un moyen de retenir les étudiants étrangers. A l'époque, la population étrangère de l'Université constituait les 2/3 des étudiants inscrits. Le Conseil d'Etat, soucieux de retenir cette clientèle, était également conscient que le développement des sciences sociales à Lausanne attirait les étudiants étrangers. Les cours d'économie politique et de sociologie étaient suivis assidûment entre 1896 et 1905. La célébrité scientifique de Pareto était alors associée à l'Université de Lausanne. Cependant entre 1905 et 1907 la correspondance retranscrite par G. Busino dans "Pareto e le autorità di Losanna" atteste que les relations de Pareto avec les autorités de l'Etat de Vaud étaient difficiles. En 1907, Pareto donnait sa démission, cependant grâce à l'appui de ses collègues de la Faculté de droit, les autorités du Conseil d'Etat souscrivent aux exigences du Professeur et mettent tout en oeuvre pour conserver Pareto qui obtient d'être déchargé de tous ses enseignements tout en étant nommé professeur ad personam en sciences sociales et politiques. Dans ce contexte, la donation de sa bibliothèque en 1908 va permettre de formaliser l'attachement de Pareto à l'Université.
Au-delà des démêlés avec les autorités, des préoccupations d'ordre plus personnelles permettent de comprendre ce geste: Pareto dans sa correspondance avec Pantaleoni fait allusion à plusieurs reprises à des problèmes cardiaques; ceci laisse supposer qu'il éprouvait peut-être le besoin de mettre de l'ordre dans sa vie privée.
A cette époque, Pareto se consacrait essentiellement à la rédaction de son Traité de Sociologie, et se détachait peu à peu de son enseignement. En effet, dès 1909, le Professeur Millioud le remplace pour l'enseignement de la sociologie. En offrant sa bibliothèque à l'Université il est possible que Pareto souhaitait également se faire pardonner son désengagement à l'égard de celle-ci:
"J'ai donné ma bibliothèque à l'Université de Lausanne, écrit-il à Pantaleoni. Ce pays est décidément un bon pays; certes il n'est pas parfait; il souffre de maux qui sont ceux de notre temps partout, mais ils sont moindres et moins intenses qu'ailleurs. C'est une grande chance que j'ai eue de venir m'y installer".
Bibliothèque universitaire: situation des livres.
Si Pareto s'est constitué une telle bibliothèque, c'est parce que les outils de travail fournis par la bibliothèque universitaire sont fort pauvres, mais surtout difficiles d'accès. En 1903, une pétition adresse au Grand Conseil les doléances suivantes: la classification des ouvrages est confuse, on retrouve par exemple dans la section encyclopédie des ouvrages de Hobbes, Hume et Spinoza alors qu'il existe une section philosophie, le catalogue qui date de 1886 est dans un désordre tel que les recherches sont longues et difficiles et surtout les heures d'ouverture de la bibliothèque sont aberrantes. Pareto se plaint de la pauvreté des outils dans plusieurs lettres destinées à Pantaleoni entre 1893 et 1897. Durant cette période, on retrouve dans la correspondance avec Pantaleoni plusieurs requêtes de documents et d'ouvrages d'économie qu'il adresse directement à son ami. En 1897, il recommandait à Pantaleoni qui s'apprêtait à venir enseigner à Genève, de s'y prendre à temps pour envoyer ses livres.
" Je dois acheter des livres à n'en plus pouvoir. Il y a ici une bibliothèque où le plus récent ouvrage d'économie politique est le livre de Mill! On m'a dit qu'en tant que nouveau professeur je peux faire acheter deux ou trois nouveaux volumes, pas trop chers! Pour ma part, je dois en acheter des dizaines."
Pour préparer son cours d'économie politique, le 18 juillet 1893, Pareto adresse à Eugène Ruffy une liste d'ouvrages de statistique à commander. Il est à remarquer que la demande s'adresse directement au Conseiller d'Etat Ruffy et non à une autorité de l'Université. A cette époque, cette dernière n'a pas encore acquis son autonomie et l'Etat intervient autant dans la politique de l'Université que dans sa gestion.
Il faut ajouter que l'état des collections de la bibliothèque cantonale et universitaire n'était probablement pas aussi catastrophique que ne le laisse entendre Pareto mais l'Université n'a pas de droit de regard sur la gestion de la bibliothèque ce qui rend leurs relations difficiles. Celle-ci dépend directement pour sa politique de gestion du Département de l'Instruction publique et dans le cadre universitaire, les facultés défendent jalousement leurs bibliothèques. Il n'y a pas de politique commune au niveau des acquisitions entre les bibliothèques de faculté et la bibliothèque cantonale et universitaire. Les procès-verbaux des séances du Sénat et de la commission universitaire font état à de nombreuses reprises des difficultés de collaboration avec la bibliothèque cantonale. Il est par exemple relaté dans le procès-verbal de la commission universitaire du 15 décembre 1905 que
"M. Vallette prie M. le Recteur d'intervenir auprès du Département pour que la bibliothèque cantonale soit invitée à donner des livres aux professeurs quand ils en ont besoin et non exclusivement aux jours fixés pour le public".
Pour Pareto, la constitution d'une bibliothèque aussi importante était également liée à ses problèmes de santé. En effet, pour éviter de trop fréquents déplacements, il réunit la documentation nécessaire à ses travaux.
Outre ces raisons pratiques, la collection léguée par Pareto est riche de nombreux ouvrages anciens et précieux et témoignent d'un plaisir bibliophilique certain.
QUELQUES ELEMENTS DE L'HISTOIRE DE L'ECOLE DES SCIENCES SOCIALES A LAUSANNE.
Conception des études en sciences sociales vues par Pareto
L'évolution des études de sciences sociales dans le cadre de l'Université explique la rapide obsolescence de la collection léguée par Pareto. Un détour par la conception que ce dernier avait des études éclaire d'une certaine façon le sort infligé à sa bibliothèque.
Au même titre que pour Pareto, en matière de recherche, il ne faut pas mélanger la théorie avec la pratique, il proposera toujours un enseignement des sciences sociales en tant qu'outil critique et non utilitaire, science et non conscience de la société. Il défendra avec vigueur cette ligne. En 1910 pour donner plus de développement à l'Ecole des sciences sociales, le Département de l'instruction publique proposait de créer l'enseignement commercial supérieur. La commission de l'Université composée de professeurs des Facultés de droit et des lettres chargée d'examiner le problème proposait les dispositions suivantes: de garder en l'état
"les études sociales, c'est-à-dire, lui conserver un caractère général et convenant ainsi aux jeunes gens désireux d'étudier les rapports sociaux sans particularisation spéciale. Cela constituerait une première direction des études. Une deuxième serait celle des études théoriques et pratiques des "assurances"; elle serait suivie par les futurs actuaires et fonctionnaires des institutions d'assurance. Une troisième direction des études des sciences sociales serait celle dans laquelle on préparerait aux carrières administratives en général. Une quatrième aurait pour but la carrière diplomatique et consulaire... Dans une cinquième direction, on se préparerait au journalisme".
En réponse à la proposition ci-dessus, une missive de Pareto adressée au Doyen P. Rambert montre combien celui-ci a une conscience aiguë des problèmes soulevés par l'étude des sciences sociales tout en se faisant le défenseur de l'étude scientifique de celles-ci.
"Si l'on adopte la proposition de diviser en cinq directions, dont une seule théorique et quatre autres pratiques, l'enseignement des sciences sociales, on peut être sûr "que la direction théorique" disparaîtra et sera absorbé par les quatre autres. L'expérience de ce qui est toujours arrivé en des cas analogues le démontre surabondamment."
Le Conseil de faculté se rallie aux vues de Pareto. Cependant les difficultés pour maintenir cette option seront nombreuses: l'Ecole n'a jamais obtenu les moyens de ses ambitions et, de plus on n'a pas pu au fil des ans empêcher l'empiétement des disciplines pratiques sur les branches théoriques.
Développement de l'enseignement des sciences sociales et de l'histoire de l'Ecole
Après avoir adopté le point de vue de Pareto sur l'orientation à donner aux sciences sociales, la loi de 1910 confirme le caractère théorique et fondamental de l'enseignement donné et confère à l'Ecole des sciences sociales plus d'autonomie. Elle ne dépend désormais plus que de la Faculté de droit.
"La direction de l'Ecole est confiée à un conseil, composé de professeurs enseignant les branches obligatoires du programme d'études et présidé par l'un de ses professeurs."
Cependant le compte-rendu du Conseil d'Etat que nous retranscrivons ici remet en cause l'orientation de l'enseignement.
"Dans sa nouvelle forme, l'Ecole des sciences sociales garde le caractère strictement scientifique qu'elle a eu dès le début. C'est à la fois sa force et sa faiblesse; elle initie ses élèves à des recherches difficiles et d'un intérêt très actuel, mais elle ne les conduit pas à des carrières bien déterminées, et les jeunes gens qui peuvent se vouer à la préparation d'un diplôme de science pure, ne sont pas en nombre considérable. Il ne serait pas très difficile de pallier à cet inconvénient qui n'a pas été sensible par le passé, et qui l'est devenu depuis par l'effet de diverses circonstances. Mais il faut considérer l'année 1911-12 comme une période d'expériences. L'enseignement de l'Economie politique et des diverses matières des sciences sociales est un de ceux dans lesquels l'Université de Lausanne possède une tradition originale et auxquels elle doit un renom qu'elle saura maintenir".
Cette appréciation sur le nouveau règlement des sciences sociales met en lumière la suspicion que les autorités nourrissent à l'égard de l'Institution. Elle illustre les tensions nées de deux options contradictoires: volonté pour l'Etat de rendre les études utiles, et pour l'Ecole des sciences sociales d'affirmer sa vocation.
En 1893, lorsque Pareto débarque à Lausanne, les différents enseignements de l'Université possédaient encore des frontières communes. Comme fait remarquer Biaudet dans la Préface du t. XX des Oeuvres complètes de Pareto
"Quand Pareto découvre Lausanne, la situation qu'y occupent les sciences sociales est fort simple: en dehors de l'économie politique, elles vivent certes, mais en marge de l'Université ou alors presque subrepticement dans les Facultés des lettres, de théologie ou de médecine." .
Mais progressivement, dans le cadre de l'Université de Lausanne, Pareto contribue à donner à cette nouvelle discipline qu'est la sociologie ses lettres de noblesse. En 1902 naissait l'Ecole des sciences sociales. Les matières enseignées sont, pour les branches principales, la philosophie, la sociologie, l'économie, le droit, l'histoire politique et les langues. Quant aux matières à option les plus conseillées, ce sont l'anthropologie, la géographie et l'ethnopsychologie. L'enseignement de ces disciplines reflète le souci de donner aux sciences sociales un caractère général et fondamental. Ce caractère général a l'inconvénient de proposer un enseignement hétérogène puisque les branches proposées sont enseignées dans différentes facultés.
En 1903, l'Université confère les grades de licencié et de docteur ès sciences sociales à la suite d'épreuves écrites ou orales portant sur six matières obligatoires et trois autres à choisir. Dans les matières à option, le choix est vaste et permet de naviguer entre les Facultés des lettres et de droit. Ces exigences reflètent un caractère qui se veut volontairement ouvert.
Relevons au passage quelques types de questions posées aux étudiants en matière de sociologie en 1907 : Les faits sociaux peuvent-ils être connus scientifiquement? - Uniformités et lois naturelles? - L'Evolution. - Sélection des élites. - Lutte des classes. - Evolution de la famille. - Totems et tabous.
Dans la séance du 14 juillet 1911, le Conseil de l'Ecole des sciences sociales demande de porter l'enseignement de la sociologie à deux heures par semaine au lieu d'une heure pendant un seul semestre de l'année.
L'enseignement de l'économie politique serait porté, pour les élèves des sciences sociales, à sept heures au lieu de quatre, et comprendrait la démographie et l'histoire des doctrines économiques, matières non enseignées jusqu'alors. On souhaite également instituer un enseignement de l'anthropologie. Constatons que ces propositions sont à rapprocher du nouveau règlement de l'Ecole des sciences sociales qui date du 9 mai 1911, qui semble avoir donné à l'Ecole des ambitions de redéfinition de la discipline.
Au semestre d'été 1913, l'Ecole des sciences sociales change de nom et s'intitule Ecoles des sciences sociales et politiques et un cours de droit diplomatique vient s'ajouter aux matières obligatoires. Les matières à option sont à choisir dans le programme des Facultés des lettres et de droit .
La séance du 14 décembre 1912 du Conseil de Faculté révèle les difficultés à maintenir un diplôme de :
"sciences pures et de faire en sorte que les études faites à notre Ecole conduisent néanmoins à des débouchés dans des carrières pratiques". C'est ainsi que naît la proposition de dédoubler le diplôme, en deux institutions, l'une aurait la mention sciences sociales et l'autre la mention sciences politiques qui conduirait aux carrières diplomatiques et consulaires".
Il est vrai que certains indices montrent que l'étude des sciences sociales a du mal à se définir en tant que discipline. On retrouve dans le type de questions posées aux examens des sujets qui s'inscrivent dans une culture très générale, dans une juxtaposition des disciplines, plutôt que dans une perspective qui met en évidence les relations et l'interdépendance des phénomènes sociaux. On est très loin de la façon dont Pareto envisageait les sciences sociales. Pour lui, il est clair que la société devait s'étudier avec l'apport de toutes les disciplines mais dans une perspective synthétique.
La section pédagogique naît en 1918, dont les matières obligatoires sont la philosophie générale, la littérature française, la psychologie, l'histoire des doctrines pédagogiques, la didactique générale, l'organisation et les législations scolaires et la pédagogie; quant aux matières à option, ce sont l'histoire générale, la morale, une autre langue que le français enseignée à la Faculté des lettres, les didactiques spéciales, la physiologie du système nerveux dans son rapport à la pédagogie, l'hygiène.
L'hiver 1918-1919 voit naître une section commune à l'Ecole des sciences sociales et l'Ecole des Hautes études commerciales: les Etudes consulaires.
A partir de l'année 1925, aucun changement notable n'est à signaler jusqu'en 1930. Depuis 1925, les facultés ne publient plus la liste des cours mais un règlement concernant l'immatriculation à l'Ecole.
Ce rapide survol des programmes depuis sa création jusqu'en 1930 illustre la manière dont l'Ecole des sciences sociales prend sa place dans le cadre de l'Université. Il est évident que l'Ecole tend à vouloir s'imposer dans le cadre universitaire. Elle est limitée par ses moyens qui ne lui permettent pas d'imposer un enseignement conçu en fonction d'une approche synthétique des disciplines. Elle emprunte aux autres facultés les cours généraux et donne davantage une culture générale qu'une formation spécifique. Le caractère fondamental de son enseignement lui est d'autre part contesté, puisqu'il n'est pas utile dans le cadre d'une formation professionnelle.
Subtilement l'abrégé du règlement de l'Ecole des sciences sociales en 1923 s'efforce de montrer
"l'utilité des études en sciences sociales pour préparer aux carrières de l'administration, à celle du journalisme, de la diplomatie, et à celle de l'enseignement dans le pays où l'on exige pas un diplôme spécial, elle complète avantageusement d'autres études d'un caractère plus technique."
Ceci n'empêche pas que périodiquement, la suppression de l'Ecole est évoquée dans le cadre de la Commission universitaire. Après la mort de Millioud en 1925, le cours de sociologie est supprimé pour des raisons d'ordre budgétaire: en effet, l'Université entre dans une période d'austérité économique. Une pétition signée par des avocats vaudois auprès du Conseil d'Etat demande que l'enseignement de la sociologie soit réintroduit par un représentant de "l'Ecole de Lausanne" désigné en la personne de Pierre Boven afin de poursuivre dans la tradition parétienne. Cette pétition rappelle les caractéristiques de la sociologie de l'Ecole de Lausanne :
- "Absence de toute préoccupation philosophique, soit métaphysique, de même qu'abstention de toute visée politique, confessionnelle ou autre.- Attitude et méthode usitées en sciences naturelles, afin de découvrir, si possible des uniformités, des lois qui régiraient la vie sociale, exactement comme on fait en zoologie, par exemple, et cela en vue de classifications étrangères à toute appréciation d'ordre affectif (toujours comme en sciences naturelle). Cette attitude et cette méthode sont opposées aux conceptions dites "classiques"; elles se fondent uniquement sur l'expérience et l'observation, quelles que soient les opinions, les sympathies, les répugnances du sociologue; elles excluent radicalement les dissertations verbeuses sur les "principes", les "devoirs", le "juste" et autres abstractions chères à ceux qui se paient de mots et s'abritent derrière l'autorité des Grecs et des Latins."
Cette dernière est largement commentée lors d'une séance du Sénat le 12 mars 1925. Elle est accueillie de façon mitigée au sein du corps professoral qui voit d'une part une immixtion des députés dans les affaires universitaires mais en contrepartie l'occasion de faire pression sur l'Etat. La candidature de Boven est certes séduisante, il a été l'élève préféré de Pareto mais il n'est pas le candidat de l'Université. Pour éviter de mettre le poste au concours, en accord avec le Conseil d'Etat, l'Université propose P. Boninsegni, ami intime de M. Millioud, ainsi le principe de réintroduire l'enseignement de la sociologie est sauvé. Boninsegni sera donc le successeur de Millioud.
Cet incident montre combien les marges de manoeuvre sont étroites pour l'Ecole des sciences sociales autant face aux autorités politiques qu'au sein du cadre universitaire. Même si certains membres de la Commission universitaire sont acquis à la candidature de Pierre Boven, il s'agit avant tout de préserver l'autonomie de l'Université et de se défendre contre l'ingérence dans ses affaires du pouvoir politique. Ce souci rencontre celui d'un Conseil d'Etat qui ne veut pas d'un Pierre Boven pour des raisons obscures. La candidature de Boninsegni rallie tout le monde; le Conseil d'Etat qui se voyait contraint par la pression publique de réintroduire l'enseignement de la sociologie et l'Université qui cherche à ménager certaines susceptibilités.
La destinée de l'Ecole sera par la suite marquée par une succession d'événements qui visent à la déstabiliser, entre autre ce que l'on a appelé l'affaire "Mussolini" porte atteinte à la réputation de l'Ecole.
En conclusion sa difficulté à affirmer ses finalités, autant du côté du pouvoir politique que du côté universitaire, ont amené l'Ecole à instituer des enseignements autour de personnalités marquantes. Trop préoccupée par des soucis d'existence, elle s'est imposée en s'étendant et en juxtaposant les savoirs. Son institutionnalisation s'est faite aux dépens d'une réflexion globale sur elle-même. Si des principes d'ordre philosophique ont guidé les premiers pas de l'Ecole, il ne faut pas oublier que sa naissance est associée à des conditions fortuites répondant à une nécessité d'ordre pratique. Ainsi donc, l'aspect théorique et fondamental a du mal à s'imposer. La bibliothèque de Pareto est bien représentative du courant humaniste qui prévalait à l'Ecole des sciences sociales. Cependant en empruntant ses enseignements aux diverses facultés cette dernière a du mal à imposer son identité. Paradoxalement, le manque de spécificité de l'enseignement des sciences sociales a permis que la bibliothèque de Pareto ne trouve pas sa place dans le cadre de l'Ecole. Elle est peut-être la preuve d'une non reconnaissance de la légitimité de l'enseignement des sciences sociales au sein de l'Université.
L'Ecole des sciences sociales préoccupée par la défense de sa survie et par le règlement des conflits entre les différents instituts, voyait tantôt dans le legs que constituait la collection de Parteo un moyen de créer les bases d'une bibliothèque associée à l'Ecole des sciences sociales. Cette dernière ne trouvera jamais les moyens financiers et matériels pour faire fructifier cet héritage. Ces difficultés matérielles sont aussi imputables à un manque de volonté politique de la part de la direction de l'Ecole des sciences sociales. Préoccupée par l'urgence de défendre son existence au sein d'une université et d'un pouvoir politique qui la contestaient, elle s'est vue dans l'obligation de concentrer sons énergie à développer des stratégies renforçant sa crédibilité, à contourner les pièges tendus à l'intérieur de l'institution, et à faire face à la pression des autorités politiques. La mise en valeur de cette bibliothèque a, de ce fait, passé en seconde priorité.
HISTOIRE DE LA BIBLIOTHEQUE DE PARETO
Structures bureaucratiques de l'université
Retracer l'histoire de la bibliothèque, c'est aussi se pencher sur les structures bureaucratiques de l'Université et sur les rapports qu'entretenaient les bibliothèques de faculté et la bibliothèque universitaire.
Lorsque Pareto fait don de sa collection en 1908, l'organisation universitaire forme un tout et les frontières entre les disciplines ne sont pas très marquées. La liberté académique permet aux professeurs de proposer n'importe quel enseignement comme nous l'avons vu. Avec les années, le champ de cette liberté sera de plus en plus exigu. Il est dû à la transformation de l'Université qui voit le développement des sciences et des techniques. Cette transformation engendre une spécialisation toujours plus grande des disciplines et un cloisonnement des facultés. D'un point de vue épistémologique, c'est l'éclatement des sciences de base en disciplines diverses qui explique pour une part que la bibliothèque de Pareto devienne obsolète même en sciences sociales. D'autre part, les lois de 1916 et 1977 feront ressortir un changement complet de la gestion universitaire. A une plus grande complexité de l'organisation universitaire s'associe une bureaucratisation toujours plus rigide.
En 1916, le gouvernement de l'Université est exercé par le Conseil d'Etat et particulièrment par le chef du DIPC. Le Sénat a une tâche assez vague de surveillance. Il peut formuler la réponse de l'Université quand l'Etat l'interroge. L'Université n'a pas de budget, elle n'a pas le droit d'effectuer une opération financière de mille francs sans autorisation spéciale et n'est consulté qu'occasionnellement sur les nominations des professeurs. La loi de 1916 marque l'étroite dépendance de l'Université à l'égard de l'Etat.
Par la loi de 1977, Le Sénat est doté d'attributions bien précises: élire le rectorat, définir la politique générale de l'Université à partir de propositions préparées par le rectorat, adopter le budget annuel, le plan de développement quadriennal et le règlement général de l'Université, se prononcer sur la gestion des comptes du rectorat. Le rectorat est l'appareil exécutif de l'Université. Il présente entre autre les propositions émanant des facultés et écoles au Département de l'instruction publique et des cultes et représente donc l'Université auprès des autorités politiques.
Sur un plan légal, la période de 1916 à 1977 est marquée par la tutelle de l'Etat. Depuis 1977, c'est au sein de l'Université que se jouent les relations entre les facultés. Le sort réservé à la collection de Pareto est lié à cette évolution ainsi qu'à l'évolution des rapports entre la biliothèque universitaire et les bibliothèques de faculté.
Histoire de la bibliothèque de Pareto de 1908 à 1965
En 1923, à la mort de Pareto, sa bibliothèque personnelle est transférée à l'université. L'article 5 de l'acte de donation du 18 mars 1908 stipule que:
"Tous les ouvrages compris dans la donation seront à l'époque de la réalisation de celle-ci, placés dans la bibliothèque spéciale des Facultés de droit et des lettres de l'Université de Lausanne, ou éventuellement dans celle de la Faculté des sciences sociales, cela conformément aux décisions que prendra la délégation commune s'occupant actuellement des études et des examens des sciences sociales, ou le Conseil de la Faculté des dites sciences, si elle venait à être créée."
Les dispositions prévues laissent une grande liberté d'interprétation quant au sort de la bibliothèque. Elles spécifient tout de même que les ouvrages de la donation doivent prendre place dans une bibliothèque spéciale et non dans le fonds général de la bibliothèque universitaire. L'article 2 de l'acte exclut également de la donation les ouvrages présentant un caractère par trop littéraire.
Ces indications prouvent que dans l'esprit de Pareto, la bibliothèque devait bel et bien devenir un instrument de travail. Elle devait former la base d'une bibliothèque spécialisée couvrant le champ du domaine social. A la lumière de la démarche intellectuelle de Pareto en matière de sciences sociales et des structures administratives de l'Université au moment du legs, on peut comprendre que le donateur n'ait pas éprouvé le besoin d'exprimer dans l'acte de donation des directives plus précises concernant le sort de sa collection. Elle devait tout naturellement servir un savoir distribué entre les différentes facultés qui n'avaient pas de frontière bien délimitée entre elles.
Reprenons les faits, en 1908, lorsque Pareto fit don de sa bibliothèque, elle fut accueillie avec gratitude par le Sénat qui donne "les pleins pouvoirs au Recteur pour l'accomplissement des formalités relatives à cette fondation." En 1908, c'est donc le Rectorat qui est chargé de faire suivre l'affaire.
Le 22 juillet 1916, le procès-verbal de la séance du Sénat fait mention d'une lettre du Département de l'instruction publique:
"informe l'Université que Pareto a changé la composition de la commission qui doit, après sa mort, opérer le triage de sa bibliothèque et adjuger à l'Université les livres qui peuvent avoir une importance pour elle. Quelques explications sont échangées à ce propos avec MM. Boninsegni et Roguin. Il est entendu que si la donation a été faite en faveur de l'Etat, l'Université se borne à prendre acte du changement annoncé par M. Pareto. Si au contraire, c'est l'Université qui est héritière, il est à désirer qu'elle soit informée des variations d'intention de M. Pareto".
A ce propos, une petite note retrouvée dans les Archives cantonales indique que
"Monsieur le Professeur Pareto désire changer l'article de donation de sa bibliothèque qui charge Messieurs Rougier et Millioud de faire le choix des livres, en supprimant ces noms et en les remplaçant par d'autres au choix du département."
Elle laisse supposer une saute d'humeur du Professeur, mais nous n'entendons plus parler de cette volonté de changer les termes de l'acte de donation jusqu'à la mort de Pareto. Le 1er novembre 1923, le procès-verbal des séances du Sénat rappelle que la donation de Pareto entre en vigueur.
"Elle date du 19 mars 1908 et concerne la bibliothèque scientifique de Monsieur Pareto. La lecture en est donnée. Le Département de l'instruction publique a été substitué depuis à MM. Roguin et Millioud. Le catalogage de la bibliothèque a été commencé de dresser par M. Dubois de la Bibliothèque cantonale et universitaire, Madame Pareto passant l'hiver à Rome, il ne pourra être achevé qu' au printemps où l'on décidera de la répartition des volumes entre les divers instituts de l'Université. L'article 5 pourrait donner lieu à des contestations, il semble que ce soit le Conseil de l'Ecole des sciences sociales qui doive décider de l'attribution. Monsieur le doyen Bonnard constatant que l'article 5 mentionne la Faculté des lettres demande d'ores et déjà qu'elle soit représentée à la commission de répartition par les professeurs de lettres qui font partie du Conseil de l'Ecole sociale".
Désormais, la partie se joue entre la Bibliothèque cantonale et universitaire, une commission chargée de la répartition entre les différentes facultés, le Conseil de l'Ecole des sciences sociales et la Faculté des lettres qui tient à avoir sa part du gâteau.
Depuis 1908, le contexte a évolué: les facultés s'institutionnalisent et cherchent à délimiter leur territoire, elles entrent souvent en concurrence. Lorsque par exemple en 1915, l'Ecole de SSP crée sa licence en sciences politiques, elle entre directement en concurrence avec les historiens et les juristes qui voient de sa part un empiétement sur leur domaine. D'autre part, la Bibliothèque cantonale et universitaire a plus de poids. Les rapports entre l'Université et la Bibliothèque sont souvent difficiles mais ils se définissent progressivement. La Bibliothèque cantonale et universitaire se voit attribuer par le Département de l'instruction publique un droit de regard sur les bibliothèques de faculté comme l'indique un procès-verbal d'une séance du Sénat datant du 24 mai 1923.
Une lettre de Madame Jane Pareto datée du 25 août 1923 confirme la donation à l'Université, . le recensement établi par Monsieur Choffat, chargé de l'inventaire fait mention de 5'537 volumes. Les ouvrages furent dispersés et prirent "soit le chemin de la bibliothèque cantonale, soit le chemin de la bibliothèque de la Faculté de droit". Une lettre du bibliothécaire de la faculté de droit datant du 12 novembre 1927 adressée au Recteur de l'Université rend compte de la question de la bibliothèque Pareto et soulève le problème de l'interprétation de l'acte de donation.
Il est fait mention que l' interprétation donnée diffère entre celle d'un M. Reymond, directeur de la bibliothèque cantonale et celle d'un E.Roguin, rédacteur de l'acte de donation. Pour Reymond, la bibliothèque était léguée à la bibliothèque de la Faculté de droit et pour Roguin, la bibliothèque devait être attribuée à l'Ecole des sciences sociales. Cette lettre indique que dans le cadre d'une séance de l'Ecole des sciences sociales en 1926, on prenait acte du fait que la bibliothèque Pareto devait bel et bien prendre place dans le cadre de l'Ecole mais que celle-ci devait tenir compte des intérêts généraux des Facultés de droit et des lettres. Une commission composée du bibliothécaire de la Faculté de droit, d'un professeur pour la Faculté des lettres, et bien entendu du professeur Rougier alors directeur de l'Ecole des sciences sociales était nommée pour décider de l'attribution des ouvrages. Cette commission ne s'est jamais réunie pour deux raisons majeures :
" d'une part, l'Ecole des sciences sociales ne dispose pas encore d'une salle susceptible de recevoir les milliers de volumes dont elle est gratifiée, et que, d'autre part, ces volumes se trouvent actuellement dispersés".
Les indications stipulées dans l'acte de donation sont peu précises et sont à situter dans un contexte qui n'est plus le même en 1927. L'Ecole des sciences sociales demeure le parent pauvre de l'Université et n'a pas les moyens de recevoir ce don. Puisque l'Ecole des sciences sociales ne peut plus prendre en main le sort du fonds Pareto, sur un plan administratif, plus personne ne se sentait responsable de cette donation, ni la bibliothèque de la Faculté de droit qui envisageait son dépôt comme provisoire dans ses locaux, ni la bibliothèque de la Faculté des lettres qui ne se sentait pas directement concernée. On apprend par l'auteur de la lettre que l'on ne ne sait pour quelle raison, une partie des volumes prit le chemin de la bibliothèque cantonale. Dès lors, l'unité de la bibliothèque est détruite, il n'est pas difficile pour ces différentes instances de se renvoyer la balle quant au sort à donner à cette collection. Ces difficultés administratives à gérer un fonds tel que celui de la bibliothèque de Pareto sont la conséquence d'une bureaucratisation plus complexe de l'Université, d'une progressive perte d'objectifs communs. Ces obstacles masquent la volonté sournoise de ne pas donner à l'Ecole des sciences sociales les moyens de s'institutionnaliser.
Cependant dans la dernière partie de sa lettre, le bibliothécaire de la Faculté de Droit rappelle au Recteur l'utilité d'un fonds aussi précieux que celui de Pareto. Pour le bibliothécaire, il est capital de le rendre productif et de lui donner une place de choix.
Une autre correspondance signée Sirven, alors directeur ad intérim de l'Ecole, datée du 29 novembre 1927 et adressée au Recteur fait mention des difficultés de l'Ecole à faire reconnaître ses droit sur le legs de la bibliothèque Pareto.
"Messieurs Georges Bonnard et Ph. Meylan chargés, par une décision de la Commission universitaire qui leur a transmis par leurs doyens respectifs, de répartir au plus tôt les livres provenant de la donation Pareto, entre la faculté de droit et la Faculté des lettres, ont bien voulu se souvenir que l'Ecole des sciences sociales avait des droits sur le fonds dont il s'agit et ces droits ont été reconnus par une commission composée de représentants des diverses facultés intéressées dans une séance du 16 mars 1926."
Dans cette même lettre le directeur de l'Ecole se plaint de n'avoir jamais été convoqué par la Commission universitaire concernant ce sujet.
Revenons en arrière avec les procès-verbaux des séances du Sénat datés du 5 mai 1924 ; ils nous apprennent qu'une assurance de Fr. 8'000.-- a été contractée pour la bibliothèque de Pareto Ce même procès-verbal signale que
"les livres de la bibliothèque de feu M. le prof. Pareto légués à l'Université ont été amenés à la Cité. Il convient de les répartir au mieux et les enlever au plus tôt. Ils sont déposés à la bibliothèque de la Faculté de droit. Monsieur le doyen Bonnard (Faculté de lettres) demande que la nomination de la commission chargée de répartir la bibliothèque de Pareto soit mise à l'ordre du jour dès la prochaine séance. La commission universitaire désigne M. le doyen Rougier, M. le doyen Bonnard et M. le prof. Roguin comme membres de la commission de répartition de la bibliothèque Pareto. M. le Recteur présidera cette commission. Lorsque M. Millioud pourra reprendre ses fonctions, il remplacera M. Roguin comme délégué de l'Ecole des sciences sociales. La commission de répartition de la bibliothèque Pareto cherchera le meilleur moyen de donner satisfaction aux voeux du donateur à savoir que l'usage de la bibliothèque soit rendu aussi aisé que possible. Monsieur le Prof. Roguin a pour des raisons personnelles décliné l'honneur de faire partie de la commission qui discutera de l'attribution de la bibliothèque Pareto. On surseoira à l'attribution jusqu'à ce que le Prof. Millioud soit rétabli".
Le professeur Millioud devait décéder le 29 janvier 1925. Sa bibliothèque a fait l'objet d'une donation. Elle est désormais associée au sort de la bibliothèque Pareto. Le procès-verbal qui annonce l'arrivée des ouvrages de la bibliothèque de Millioud refait allusion à la bibliothèque de Pareto. Il semblerait que le 11 juin 1925 que seulement quelques caisses en provenance du legs Pareto soient arrivées à la bibliothèque de la Faculté de droit.
La prise en charge financière de cette bibliothèque soulève des contestations au niveau universitaire. Le procès-verbal du Sénat du 3 décembre 1925 relate la discussion suivante:
"la classification de cette bibliothèque a entraîné jusqu'à présent quelques frais à l'Université sollicitée de s'y intéresser, elle avait prié le Département de se retourner sur la bibliothèque cantonale. Celle-ci ne peut s'en charger, faute de personnel, et rien dans l'acte de donation n'oblige la bibliothèque cantonale en cette matière. Il y a eu à ce propos une séance au Département de l'instruction publique à laquelle Monsieur le Recteur a été convoqué. L'article 7 de la convention Pareto parle des charges incombant à l'Université ou à l'Etat, conformément aux décisions et des arrangements intervenus entre eux. Il suffirait pour terminer le catalogue provisoire de cette bibliothèque d'un mois de travail. Approximativement, cela reviendrait à Fr. 300.-- dont l'Etat serait disposé à payer la moitié, l'Université payant l'autre moitié. Monsieur le doyen Bonnard estime qu'il faut trancher la question de la répartition et de l'attribution de cette bibliothèque. Si c'est une seule faculté qui doit en profiter, on ne voit pas pourquoi l'Université tout entière assumerait une charge de ce fait. Monsieur le doyen Rougier (Faculté de droit) partage cet avis. Mais comment procéder à cette répartition? L'article 5 mentionne bien les bibliothèque des Facultés de droit, des lettres ou éventuellement celle des sciences sociales si elle venait à être créée. Quelle serait l'autorité compétente pour en décider? Il serait bon en tous cas que l'on consacrât une séance de la commission universitaire à cette importante question et qu'on remît auparavant à chacun des membres de la commission une copie de l'acte de donation. M. le doyen Bonnard croit qu'on pourrait beaucoup simplifier le travail de catalogage en l'abrégeant et il estime que l'Etat doit en supporter les frais. M. le recteur insiste pour que nous arrivions aussitôt que possible à une première solution pratique des difficultés qui nous arrêtent. Rougier et Bonnard devraient aller inspecter cette bibliothèque et rapporter oralement sur ce qu'ils auront vu. M. le doyen Rougier tient à affirmer qu'il n'entend rien tirer à lui ou réserver exclusivement à une faculté ou à une école. Mais il se demande si, dans l'esprit de son donateur, la bibliothèque Pareto ne devait pas rester entière et si ce n'est pas dans cet état qu'elle pourrait rendre le plus grand service".
Subtilement on condamnait le don en voulant que le problème financier soit pris en charge par la l'Ecole des sciences sociales. Ce document révèle un état d'esprit peu soucieux de mettre en valeur un patrimoine intellectuel. Parallèlement on constate que c'est au début de l'année 1925 que le cours de sociologie sera supprimé et qu'à la suite d'une pétition, il sera réintroduit. Rappelons qu'en mars 1924, au sein de l'Université, le doyen G. Bonnard avait également suggéré la suppression de l'Ecole. Les entraves contre la mise en valeur de la bibliothèque de Pareto sont d'ordre administratif, les problèmes procéduriers prennent le devant de la scène pour éviter les affrontements directs. On peut en conclure que les diverses péripéties qui concernent l'interprétation de l'acte de donation visent non seulement à ne pas reconnaître ce don mais également à refuser à l'Ecole des sciences sociales le droit d'existence au sein de l'Université.
En contrepartie, les comptes-rendus des séances du Conseil d'Etat font part en 1926 de l'arrivée de la bibliothèque de Pareto et expriment en ces termes son accueil:
"L'Ecole des sciences sociales a été appelée à recueillir les bibliothèques du professeur Pareto conformément à l'acte de donation fait par celui-ci en faveur de l'université en 1908. Cette admirable collection jointe à la bibliothèque de M. Millioud constitue un incomparable outil de travail pour les étudiants".
Ces comptes-rendus émanent du Conseil d'Etat soucieux d'associer l'image de Pareto à l'Université.
Par la suite, le procès-verbal des séances du Sénat rappelait le 9 novembre 1927 que la Bibliothèque cantonale et universitaire serait heureuse qu'on la "débarrassât" du reste du fonds Pareto qui n'a pas été encore réparti entre les différentes bibliothèques de lettres et des sciences politiques. Meylan, bibliothécaire de la Faculté de droit, répond à propos de la collection Pareto, qu'il n'y a pas moyen actuellement de la sortir de la bibliothèque cantonale pour la mettre à la Cité, faute de place.
"M. Olivier propose ceci: que les professeurs Meylan et G. Bonnard sortent maintenant de cette bibliothèque les livres qui pourraient être attribués à la Faculté des lettres et des sciences sociales. Il y aurait moyen de les entasser à la Cité. Le triage serait ainsi fait et nous n'aurions plus à revenir sur cette question, en attendant leur transfert à la Cité".
Menacée de dislocation la bibliothèque devient également un objet encombrant. Depuis, elle est soumise à des organisations successives mais parcellaires. Les archives du Rectorat dans les années 1930-40 ainsi que les comptes-rendus du Conseil d'Etat sur les différentes facultés, nous apprennent qu'en 1930 la bibliothèque Pareto (environ 5'000 volumes)
"déposée provisoirement depuis trois ans dans les locaux de la Faculté de droit a été remise à l'Ecole des sciences sociales, à laquelle elle appartient. Il est ainsi remédié au manque de place qui se faisait sentir depuis quelques temps".
En 1939, les livres de la bibliothèque Pareto, Millioud et sciences sociales, réorganisées en 1938,
"ont pu être utilisés d'une façon beaucoup plus complète grâce aux services précieux de Monsieur Martin, bibliothécaire des H.E.C. Le service chômage ayant bien voulu accorder un crédit spécial, 801 volumes ont été reliées et ont procuré du travail à des artisans".
La bibliothèque des lettres sous la direction de Madame Lugrin établit un catalogue sur fiches de tous les ouvrages de la bibliothèque de l'Ecole des sciences sociales
"qui peuvent être utiles aux professeurs et aux étudiants de la Faculté des lettres. Cette bibliothèque faite avant tout des bibliothèques privées de Messieurs les Professeurs M. Millioud et V. Pareto est extrêmement riche en livres d'histoire, de philosophie et philologie classique, dont beaucoup sont rares et ne se trouvent pas ailleurs à Lausanne".
En 1940, les comptes-rendus du Conseil d'Etat, font mention de la riche bibliothèque de l'Ecole des sciences sociales. En 1943, les mêmes comptes-rendus rapportent les faits suivants :
"la bibliothèque, y compris le riche fonds Pareto, rend des services toujours plus nombreux aux professeurs et aux étudiants, non seulement de l'Ecole, mais aussi d'autres facultés. Pour faciliter les nombreux lecteurs, venus des Facultés des lettres et de droit, des fiches spéciales concernant les ouvrages qui les intéressent ont été établies et incorporées aux fichiers de ces deux facultés. Au cours de l'année, 150 ouvrages nouveaux ont été catalogués et 87 volumes ont été reliés. On nous permettra de rappeler l'urgence du transfert de cette bibliothèque dans un local moins humide".
En 1949, le rapport sur la bibliothèque appelle la remarque suivante:
"la nécessité, pour l'Ecole de disposer d'une bibliothèque et de quelques salles de lecture. Administrées par l'Ecole des sciences sociales et politiques, les bibliothèques d'hommes aussi éminents que les regrettés Prof. V. Pareto et Millioud restaient pratiquement inutilisables. Or, une école qui n'a pas de centre de travail n'a pas d'âme, et, sans âme, elle ne rayonne pas. A la fin de la présente année, nous avons la joie de constater que la bibliothèque et la salle de lecture sont modestement installées à la Cité."
L'Ecole a pris ses assises. Il est à signaler que les années 1946-47 ont été importantes pour l'Ecole des sciences sociales et politiques. Sous la présidence de Jacques Secrétan, l'Ecole a un nouveau règlement qui confirme à la fois le rattachement de l'Ecole à la Faculté de droit, conformément à la loi sur l'enseignement supérieur, et l'autonomie de l'Ecole dans le cadre de la même Faculté. A l'institutionnalisation de l'Ecole s'associe la volonté de disposer d'une bibliothèque.
Cette période sera malheureusement de courte durée, comme nous l'avons vu plus haut et à partir de 1956 l'Ecole rencontre de nouvelles difficultés.
Les mêmes sources signalent qu'en 1957, en vertu d'une convention, la Bibliothèque cantonale et universitaire a repris l'administration de la bibliothèque des sciences sociales et politiques, cependant les fonds Pareto et Millioud sont mis de côté par manque de personnel.
Dans les sources consultées, je n'ai plus trouvé trace de l'histoire de cette bibliothèque jusqu'en 1965. Pour résumer cette première partie, l'absence de directives précises de la part de Pareto concernant le sort de sa bibliothèque, le désinvestissement progressif de Pareto à l'égard de l'Université, la volonté sournoise des autres facultés à ne pas reconnaître l'Ecole des sciences sociales ont dans un premier temps empêché que le legs devienne le patrimoine intellectuel de l'Ecole. Par la suite une évolution des sciences sociales qui d'une part se démarquait des autres disciplines en les excluant de leur champ d'études et d'autre part l'empiétement du pratique sur le théorique ont contribué à rendre ce fonds de type encyclopédique encombrant.
La bibliothèque depuis 1965
Jusqu'en 1930, mes sources sont les procès-verbaux des séances du Sénat et de la Commission universitaire. De 1923 à aujourd'hui, j'ai essayé de reconstruire l'histoire de cette bibliothèque à travers les archives du Rectorat concernant le dossier Pareto, les archives cantonales du dossier Pareto, la correspondance réunie à ce sujet par le professeur G. Busino et celle des archives de SSP concernant le dossier Pareto. De plus les comptes-rendus du Conseil d'Etat m'ont permis de retracer l'histoire des principaux événements de la bibliothèque universitaire et des bibliothèques de facultés. Mais à partir des années 1970, il est difficile de dégager des comptes-rendus du Conseil d'Etat des renseignements concernant la politique de la bibliothèque. Seules les statistiques deviennent le reflet de la vie de la bibliothèque universitaire.
L'histoire de ce legs a été divisée en deux parties pour les raisons suivantes: tout d'abord, la consultation des archives n'est plus possible pour la période récente. Par ailleurs, elle est en effet un fonds mort entre les années 1957 et 1965. Ce désintérêt progressif pour ce don est, nous semble-t-il, à associer au purgatoire que subit la pensée parétienne dans le cadre de l'Université.
Le déménagement de la bibliothèque universitaire à Dorigny, la gestion centralisée des bibliothèques de faculté, la volonté du Professeur Busino de redonner à Pareto une actualité dans le cadre de l'Université de Lausanne, a relancé le problème du sort de la donation de ce savant, à partir des années 1965.
C'est à partir de l'année 1967 que l'histoire de ce don refait surface à travers les archives susmentionnées et par un travail de diplôme de l'Ecole de bibliothécaires de Genève, consacré aux ouvrages d'histoire de la bibliothèque de Pareto.
Par ailleurs, dans le cadre universitaire les bibliothèques de faculté subissent un important changement. En effet, en 1969, le principe de gestion unique pour les bibliothèques de faculté et la bibliothèque universitaire est admis. Il modifie de façon essentielle le paysage des bibliothèques universitaires. La centralisation efface toutes les spécificités. Désormais l'accent est mis sur le recensement et la normalisation du catalogage devient la préoccupation majeure des bibliothèques.
Dans un même temps, l'intérêt pour Pareto est relancé. Dans une lettre du professeur Jean-Blaise Dupont, nous apprenons que l'Ecole des Sciences sociales et politiques sera représentée au congrès Pareto à Rome du 25 - 27 octobre 1973.
Cette même année, une commission du Conseil de l'Ecole de SSP est désignée pour s'occuper du problème du fonds Pareto. Cette même commission souhaiterait que la bibliothèque cantonale s'en occupe. Le 15 novembre 1973, elle décide d'intégrer les ouvrages dans la bibliothèque de SSP, cette solution permettrait que le fonds ne soit pas dispersé, mais les problèmes techniques et financiers freinent la mise sur pied d'un tel projet.
En 1976, une bibliothécaire de l'Ecole des SSP "monte aux barricades" et soulève le problème avec énergie. Elle adresse son interpellation directement au chef du Département de l'Instruction publique, Monsieur R. Junod. Cette interpellation fait l'objet d'un échange de correspondance entre le président de l'Ecole Monsieur R. Droz et le recteur de l'Université, Monsieur D. Rivier et Monsieur J. Zeissig, directeur administratif. La polémique est révélatrice d'un état d'esprit. La bibliothécaire voit dans ce fonds une richesse inestimable du point de vue bibliophilique et de la conservation du patrimoine, elle dénonce avec vigueur l'état de la collection qui s'entasse dans un local peu recommandable pour la conservation des livres. A cette vision des choses, s'oppose celle du président de l'Ecole et du directeur de la bibliothèque: leur attitude est défensive, tout en reconnaissant que le local n'est peut-être pas idéal, ils minimisent la situation en rejetant la responsabilité sur les prédécesseurs. Ils reconnaissent que la mise en valeur de cette collection n'est pas dans leur priorité en alléguant que l'Ecole ne peut devenir un musée et que c'est la raison pour laquelle la mise en valeur de ce fonds n'a jamais fait l'objet d'une demande dans le cadre des budgets ordinaires. Cette appréciation de la situation du fonds Pareto illustre le désintérêt pour cette donation en tant que patrimoine intellectuel de l'Ecole des sciences sociales. Le fonds n'a d'intérêt que pour des raisons historiques et parce que cette collection possède des ouvrages que l'on ne retrouve pas ailleurs. Entre-temps, les sciences sociales se sont diversifiées et subdivisées en disciplines diverses, l'intérêt pour une telle collection de caractère interdisciplinaire demeure donc mineur.
A partir de 1981, sous l'impulsion notamment de Monsieur G. Busino, le problème du sort de la bibliothèque sera souvent remis sur la sellette. Les pressions pour rendre accessible cette bibliothèque aux chercheurs sont nombreuses. Il y a d'abord l'Association internationale Vilfredo Pareto, Monsieur G. Busino en tant que secrétaire de l'Association et membre de la Faculté tenteront de proposer diverses solutions pour faire fructifier cet héritage, en le rendant non seulement consultable mais en créant un centre de documentation et de recherches appelé "bibliothèque Pareto et Archives de l'Ecole de Lausanne." Ces démarches resteront lettre morte, il n'y a entre les années 1981 et 1982 pas moins de six lettres de Monsieur G. Busino concernant ce sujet. Le Rectorat renvoie la balle dans le camp de la Faculté, et cette dernière répond qu'elle ne peut s'engager dans de telles dépenses. Lorsque Monsieur G. Berthoud reprend le décanat de la Faculté, il tente une fois de plus de réactualiser la création d'un centre de documentation autour de l'Ecole des sciences sociales et de l'Ecole de Lausanne. La création d'une bibliothèque Pareto et Archives de l'Ecole de Lausanne serait placée sous la responsabilité de l'Institut d'Anthropologie et de Sociologie. Elle remplirait les fonctions suivantes :
- établir le catalogue et permettre la consultation des livres et des documents de la donation, compléter cette dernière par les dons que des spécialistes de Pareto voudraient bien nous consentir.
- réunir la documentation et les informations sur l'Ecole de Lausanne, répertorier les papiers sur l'histoire de cette école, sur la diffusion de ses doctrines à l'étranger, sur son influence directe ou indirecte actuelle."
Le procès-verbal du Rectorat relate cette demande du doyen G. Berthoud et se contente "d'admettre que tout legs fait à l'Université doit être exploité". Entre-temps, dans sa séance du 1er mars 1984, le legs Pareto est confié par le Conseil de la Faculté à l'Institut d'anthropologie et de sociologie qui lui-même ne trouvera pas les moyens de donner suite à cette entreprise. Il est aussi révélateur que dans la phase de prévision des locaux du BFSH II, on oublie une fois de plus de prévoir des locaux pour la bibliothèque de Pareto.
A la fin de l'année 1984, plusieurs lettres de chercheurs étrangers, dont une lettre du Professeur Julien Freund parviennent à la Faculté pour s'inquiéter du sort de la bibliothèque Pareto. Cette correspondance est transmise à l'Institut d'Aanthropologie et de Sociologie par le doyen de la Faculté.
D'une part, le Directeur de la bibliothèque cantonale et universitaire ne souhaite pas conserver ce fonds dans ses locaux.
D'autre part, le 25 juin 1984, le projet de création d'un centre de documentation à partir de la bibliothèque de Pareto est soumis au Rectorat. Lors de la discussion qui s'ensuit, on juge ce legs comme encombrant et sans intérêt, et sur la proposition de Monsieur P. Ducrey, alors vice-recteur, on décide de soumettre la collection à une expertise technique.
C'est ainsi que le 9 juillet 1984, le doyen G. Berthoud de la Faculté des sciences sociales et politiques fait appel à Monsieur G. Moeckli, directeur de la Bibliothèque publique et universitaire de Genève en tant qu'expert bibliothéconomique afin de faire évaluer la bibliothèque de Pareto.
L'expertise "devant s'exprimer sur l'importance de cette collection et sur la meilleure façon de la valoriser", se veut être celle d'un technicien bibliothécaire et documentaliste. La bibliothèque est qualifiée en ces termes: elle est de type encyclopédique et reflète
"la culture d'un humaniste de la fin du XIXème siècle avec une prédominance d'histoire, de philosophie et d'humanités gréco-latines" .
Après avoir exposé la nature du fonds Pareto qui ne présente à son avis plus d'intérêt pour un spécialiste d'aujourd'hui et constaté que certains ouvrages sont souvent gravement détériorés, Monsieur G. Moeckli analyse trois scénarios :
- La conservation intégrale de la bibliothèque Pareto comme unité indépendante.
- La constitution d'une bibliothèque de recherche à partir du fonds Pareto.
- La dispersion de cette bibliothèque.
L'expertise écarte la première solution parce qu'elle serait "un acte de piété, un monument à la gloire du savant et non un instrument de travail actuel. Les sciences économiques et sociales n'en présentent pas le quart." Cette évaluation repose sur l'idée que la bibliothèque Pareto correspond simplement à l'intérêt que l'on pourrait porter à l'histoire de la pensée parétienne et qui n'aurait plus de valeur actuelle. Et pourtant redonner à cette collection le sens qu'elle a perdu au cours des années consisterait en une relecture des méthodes de construction théorique sociologique de Pareto.
La deuxième solution qui suggère la création d'un centre de documentation à partir de la bibliothèque de Pareto comme base d'un centre de documentation sur l'Ecole de Lausanne et sur l'histoire de la pensée sociale n'est pas retenue parce qu'elle est coûteuse et luxueuse.
C'est en fait la dernière proposition qui est retenue, c'est-à-dire la dispersion de la collection Pareto. L'hétérogénéité du fonds, la forte proportion d'ouvrages qui n'intéressent plus du tout l'ensemble des chercheurs en sciences sociales, et le nombre d'ouvrages figurant dans les collections recensées par la Bibliothèque cantonale et universitaire permettent d'envisager cette dislocation du fonds. Cette condamnation du fonds Pareto, est une façon de dire que l'Ecole de Lausanne fait partie de l'histoire de l'Université sans que cela ne présente un intérêt spécifique.
Pareto souhaitait effectivement donner à l'Université de Lausanne, un "instrument de travail et non la création d'un musée consacré à sa mémoire". Mais n'y a-t-il pas "cohésion spirituelle d'une pensée qui s'est formée dans l'homogénéité d'une bibliothèque" comme le souligne Julien Freund ?
En tant que patrimoine intellectuel, la bibliothèque de Pareto en 1984 pouvait devenir un centre de recherches susceptible de développer l'histoire des sciences sociales dans une perspective dynamique. Réinterroger l'histoire de cette discipline pour la faculté, c'était également s'ouvrir aux interrogations sur le plan épistémologique que se posent les disciplines en sciences sociales; c'est aussi tenter d'établir des passerelles entre des disciplines d'une même science. On retrouve ici cette cécité corporatiste, ayant d'un côté le point de vue du bibliothécaire qui s'attache à l'objet le soustrayant de son contexte et de l'autre celui des chercheurs en histoire de la pensée sociale.
Ce rapport d'expertise a été rédigé en fonction d'un contexte particulier. En décembre 1992, Monsieur G. Moeckli se remémorant l'état d'esprit dans lequel cette expertise avait été effectuée, déclarait qu'il s'était préoccupé de rédiger un rapport qui aille dans le sens indiqué par la direction de la Bibliothèque cantonale et universitaire. Cette collection était apparue à Monsieur Moeckli comme ne présentant aucun intérêt pour la bibliothèque universitaire. D'autre part, les chercheurs de la Faculté des sciences sociales ne semblaient pas vouloir se mobiliser pour la mise en valeur de cette collection de type encyclopédique. Ce don étant qualifié d'inexploitable par Monsieur Clavel, alors directeur de la Bibliothèque cantonale et universitaire, Monsieur Moeckli avait proposé une solution qui semblait correspondre aux voeux de tout le monde, c'est-à-dire: "sauver ce qui pouvait l'être pour les bibliothèques lausannoises".
En effet, il faut situer ce manque d'intérêt dans une époque où la bibliothèque universitaire était alors entièrement tournée vers l'avenir, vers la centralisation des données, effaçant ainsi toutes les spécificités des bibliothèques. Cette conception de la bibliothèque au service d'un public toujours plus étendu ne correspond pas à la mise en valeur de collections particulières. Il est certain que l'intégration d'un tel fonds dans la bibliothèque universitaire ne présente aucun intérêt en tant qu'unité. Ce type de documentation n'est pas un instrument pouvant servir d'outil pédagogique en sciences sociales mais pourrait se comprendre avant tout comme un instrument de recherches.
A l'époque, le principe de gestion unique n'étant pas acquis au sein des facultés, l'informatisation de la bibliothèque universitaire rencontre des difficultés; Bien que la centralisation offre l'accès des ouvrages au plus grand nombre de lecteurs, elle efface toute forme de point de vue dans la catégorisation des ouvrages.
En ce qui concerne le don Pareto, seule une fraction de la collection unique et précieuse mérite d'être conservée dans le cadre d'une bibliothèque universitaire. Au contraire, une bibliothèque de recherche se doit de considérer son fonds en fonction d'une unité correspondant à son objet d'étude et, conserver la bibliothèque dans son ensemble, c'est s'interroger sur l'héritage de la réflexion parétienne en matière de sciences sociales.
Le sort de cette bibliothèque finit par soulever des protestations dans le domaine public. Poser le problème en termes d'efficacité économique et de gestion bureaucratique inquiète autant le monde scientifique international que le milieu journalistique. Dans le journal "24 Heures", Gilbert Salem consacre deux articles datés des 7 et 12 septembre 1985 au sort de la bibliothèque Pareto. Il met l'accent sur le besoin de créer autour d'un tel legs la possibilité d'un renouveau de réflexion humaniste dans une université "qui s'est diversifiée, s'est fractionnée en mille spécialités séparées, entre lesquelles il devient de moins en moins possible de communiquer".
Dans le cadre universitaire, les conclusions négatives de l'expertise de Monsieur G. Moeckli sur le fonds Pareto, amène le Conseil de faculté à s'adresser au Recteur de l'Université. On envisage même de vendre le fonds à une université américaine (Pareto Found de l'Université de Columbia à New-York) ou européenne (éventuellement fondation Feltrinelli) afin de ne pas disperser cette collection.
Cette solution implique de s'interroger sur les bases légales qui permettraient de le faire.
Le 3 mai 1985, le doyen de la Faculté de SSP fait savoir au recteur que le fonds Pareto sera soumis à une expertise juridique et que vraisemblablement, la collection sera dispersée et qu'il n'y a pas lieu de prévoir des espaces à Dorigny.
Le sort de la bibliothèque ayant été confié à l'Institut d'anthropologie et de sociologie, nous retrouvons dans les archives Pareto conservées en SSP tout un échange de correspondance entre le décanat de la Faculté et l'Institut. Cette correspondance révèle un climat de tension alimenté par une situation qui devient de moins en moins confortable. Les articles de "24 Heures", les lettres de différents chercheurs étrangers deviennent de plus en plus pressantes pour que l'on s'occupe enfin d'un patrimoine culturel important. La solution de la dispersion de la collection apparaît comme difficilement envisageable.
L'expertise juridique conclut que le legs est propriété de l'Université et qu'elle peut en disposer comme elle l'entend. La solution qui vise à vendre cette collection à l'étranger semble toutefois une solution trop radicale. On se tourne alors vers la bibliothèque cantonale et universitaire. La Faculté de SSP peut se dégager de sa responsabilité. En 1987, à l'Université,
"la mission de service de donner aux membres de la communauté universitaire les instruments de travail en matière de bibliothèque est assurée par la bibliothèque universitaire, où se trouveront prochainement versés la très grande majorité des livres de l'actuelle bibliothèque de faculté, et qui devrait être désormais le dépositaire des fonds Pareto et Millioud, étant la seule capable, à condition de bénéficier des dotations budgétaires et des moyens techniques nécessaires, d'entreprendre des travaux de traitement, de catalogage et d'entretien que nécessitent ces fonds."
Prenant en compte ces considérations, le Conseil de faculté décide de remettre la totalité de la bibliothèque entre les mains de la bibliothèque universitaire. Il en fait part au Rectorat.
Celui-ci accepte le point de vue de la Faculté et propose qu'une commission se charge des conditions du transfert des ouvrages à Dorigny. La collection sera transférée et entreposée dans un local de la Bibliothèque universitaire à Dorigny.
Cependant, une petite note manuscrite conservée dans les archives Pareto de la Faculté, signale que
"la bibliothèque a été refusée dans son ensemble par la Bibliothèque cantonale et universitaire, en octobre 1987, à l'occasion du déménagement de la Faculté de la ville à Dorigny".
Le problème sera reposé en 1990 par la nouvelle direction de la bibliothèque universitaire qui réévalue la collection et arrive à des conclusions diamétralement opposées à celles de ses prédécesseurs. Elle conclut que
"le recatalogage d'une telle bibliothèque offre un grand intérêt. Sur les 5'000 ouvrages recensés, 40% sont déjà catalogués sur fiche, 11 % figurent déjà dans SIBIL, 12% pourraient rejoindre la Réserve précieuse de la BCU etc." .
Aujourd'hui bien que le fonds Pareto soit dispersé d'un point de vue spatial, il forme une collection unique au sein de la Bibliothèque cantonale et universitaire.
De plus, à cette issue heureuse s'ajoute la création du centre d'études interdisciplinaires Walras-Pareto en 1990. Il a pour but de mettre en valeur les multiples aspects de la tradition de l'Ecole de Lausanne. Ses premiers efforts durant ces trois ans d'existence se sont concentrés à reconstituer sur un plan intellectuel l'unité des fonds Walras et Pareto
Finalement, le renouveau d'intérêt pour ce legs est le fruit d'une double coïncidence. D'une part, la Bibliothèque universitaire finit par trouver que la collection constitue un intérêt certain pour sa propre bibliothèque et d'autre part l'Université de Lausanne avec l'appui de son recteur, Monsieur P. Ducrey a vu la nécessité de créer un centre de recherches autour de l'Ecole de Lausanne.
Aujourd'hui le Centre est rattaché formellement à la Faculté de droit. Mais n'y a-t-il pas un autre danger qui le guette ? Son isolement au sein d'une faculté ne provoque-t-il pas un repli du Centre sur lui-même favorisant le cloisonnement des disciplines?
Tant d'années pour que cette collection reprenne vie nous amènent à conclure que la lente agonie de ce fonds s'associe à celle de l'Ecole de Lausanne. L'esprit humaniste de l'enseignement des sciences sociales qui a donné naissance à cette Ecole s'est très vite essoufflé et s'est perdu au profit d'une spécialisation des disciplines communiquant très mal les unes avec les autres. Retrouver un esprit synthétique dont la bibliothèque de Pareto est tout à fait représentative est peut-être une manière de renouveler une forme d'interrogation épistémologique des sciences sociales.
Si l'histoire de cette bibliothèque met en lumière une certaine évolution des sciences sociales, elle est aussi révélatrice de la complexité des enjeux de pouvoir à l'intérieur de l'Université.
Le climat d'hostilité qui régnait à l'intérieur de la Faculté, divisée en instituts, ainsi que le peu de crédit qu'une telle faculté avait auprès des autorités universitaires et politiques ont favorisé le progressif désintérêt pour "l'Ecole de Lausanne" et pour son héritage matérialisé par deux bibliothèques importantes : celles de Walras et Pareto.
Finalement le sort d'un don, patrimoine important de la vie intellectuelle universitaire devient un objet de discorde entre les différentes instances de l'Université qui ne voient dans ce legs qu'un objet encombrant. Anonyme, détaché de tout contexte, il n'a plus de raison d'être en tant qu'unité.
De plus, l'hostilité à l'égard de la personnalité de Pareto a sans doute détourné l'attention sur ce qui faisait la richesse d'une telle pensée. Dans le cadre de l'Université, à travers l'histoire de cette bibliothèque ce discrédit autour de la pensée parétienne s'est manifesté de façon sournoise, renvoyant la responsabilité de ce legs d'une instance à l'autre.
J'ai voulu donc interpréter ce don en le liant à l'histoire des sciences sociales. C'est l'hypothèse qui devait rendre intelligible le sort de cette collection.
Selon les termes de la donation, la bibliothèque était destinée à l'Ecole des sciences sociales; cette Ecole devait associer les enseignements économiques et sociologiques, les unir à la psychologie et à l'histoire, bref réunir ces disciplines sous un même toit. Cependant, l'Ecole mise tantôt sous la pression de l'Etat, tantôt de l'Université, se doit de démontrer son utilité et son importance. Elle décerne des licences en sciences politiques, en sciences pédagogiques, en sociologie et en psychologie. Aujourd'hui les enseignements qui conduisent aux différentes licences suivent des orientations multiples et ne forment plus un tout cohérent au sein d'une même faculté. De plus les instituts se multiplient et forment des communautés aux préoccupations les plus diverses. A l'intérieur d'une même faculté, les instituts se cloisonnent. Ainsi donc la spécialisation des diverses disciplines des sciences sociales rendent difficile une approche synthétique de celles-ci.
L'université a perdu son unité idéale, son principe fondateur. La pluralité des orientations a détruit les liens d'une communauté de personnes unies par des intérêts convergents. C'est pourquoi, au sein d'une même Faculté des SSP, on n'arrive pas à se mobiliser quant au sort à donner à la bibliothèque Pareto.
Dans cet état d'esprit, il est à remarquer que le renouveau pour la pensée parétienne date de 1963 avec la réédition des oeuvres complètes sous la direction du Professeur G. Busino. Cette entreprise s'est faite sans aide privée et sans subvention officielle. Ceci témoigne du peu d'intérêt que l'on portait à ce penseur mais aussi du peu de cohésion pour défendre un patrimoine intellectuel susceptible de donner à la Faculté une identité.
En dernière analyse, une délimitation des autres champs du savoir ont divisé les domaines d'étude des sciences sociales en disciplines autonomes. L'économie, la sociologie ont délimité leur territoire. L'approche humaniste de l'étude des sociétés qui voyait dans la sociologie et l'économie une réflexion sur la société parmi d'autres n'a plus de sens.
Dans un tel contexte, la bibliothèque de Pareto ne pouvait trouver sa place en tant qu'instrument pédagogique que dans le cadre de la bibliothèque universitaire qui avait décloisonné les savoirs en ne les rattachant plus à un point de vue. Désormais, la collection Pareto est accessible au plus grand nombre mais elle perd de sa spécificité.
Décloisonnement certes, mais aussi autres objectifs: les finalités d'une bibliothèque centralisatrice ne sont pas les mêmes qu'une bibliothèque de recherche.
En résumé, j'ai tenté par cette courte étude de reconstituer l'histoire d'un objet particulier en le comprenant en fonction de l'histoire de l'Université avec ses changements de nature très divers: effritement des valeurs sur lesquelles elle reposait, modes de connaissance, institutionnalisation des facultés et gestion administrative plus complexe. On peut souhaiter que cette ébauche d'analyse conduise le Centre Walras-Pareto à s'engager vers une réflexion sur la spécificité des sciences sociales conduisant à une interdisciplinarité des matières.
Centre d'Etudes interdisciplinaires Walras-Pareto
Université de Lausanne
PARETO Vilfredo. Traité de Sociologie générale, Ed. française par Pierre Boven, revue par l'auteur ; préf. de Raymond Aron, Genève , Libr. Droz, 1968, (Oeuvres complètes; t. XII)
PARETO Vilfredo. Correspondance,1890-1923, publié par Giovanni Busino, vol. 2, Genève, Libr. Droz, 1975, (Oeuvres complètes, t. XIX)
PARETO Vilfredo. Jubilé du Prof. V. Pareto 1917, avec une bibliographie des écrits de et sur Vilfredo Pareto par Piet Tommisen et Giovanni Busino, Genève, Libr. Droz, 1976. (Oeuvres complètes, t. XX)
PARETO Vilfredo. Faits et Théories; préf. de Julien Freund, Genève, Libr. Droz, 1976, (Oeuvres complètes, t. XXI)
PARETO Vilfredo. Lettere a Maffeo Pantaleoni, 1890-1923, éd. par G. de Rosa.Genève, Libr. Droz, 1984, - 3 vols.- (Oeuvres complètes, t. XXVIII)
PARETO Vilfredo, Lettres et correspondances, compléments et additions, textes rassemblés, introduits et annotés par Giovanni Busino avec la collaboration de Victor Monnier. - Genève, Libr. Droz, 1989. - (Oeuvres complètes; t. XXX)
PARETO Vilfredo. "L'Economie et la sociologie au point de vue scientifique", (Extr. de :Rivista di Scienza, 1, (2), 1907)
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