4) Pareto sociologue

Pareto croit alors que sa tâche principale est désormais de spécifier la nature des relations sociales, en particulier des relations subjectives. Pour lui, la sociologie devient indispensable pour la compréhension du comportement humain et peut fournir une base d'analyse plus solide que l'économie, même si elle n'en est qu'à ses débuts. Afin de pouvoir se consacrer uniquement à cette tâche, il demande une nouvelle fois à être démis de ses fonctions d'enseignant. A nouveau, le gouvernement vaudois refuse, mais il consent à lui donner une Chaire d'études politiques et sociales, accompagnée de l'autorisation de n'enseigner que pendant les trois premiers mois du semestre d'été. Cela permet à Pareto d'étudier sérieusement la sociologie, à l'exception d'une courte période en 1908 pendant laquelle il publie l'article Economia politica et l'édition française du Manuel d'économie politique, complètement revue et accompagnée d'un appendice mathématique.

Entre janvier et juillet 1910, il écrit Le mythe vertuiste et la littérature immorale, qui sera publié en 1911 et où se trouveront les bases et les motivations des sentiments de rejet, d'ascétisme et de moralisme. La conclusion de cet ouvrage est que les croyances "vertueuses" sont en fait l'expression d'une faiblesse intellectuelle et d'une incertitude politique.

Durant la deuxième moitié de 1910, Pareto prépare des plans de réforme de l'enseignement des sciences sociales à l'Université de Lausanne. Il parviendra à faire passer un projet visant à séparer l'enseignement des sciences commerciales de l'enseignement des sciences sociales et économiques. Suite à ce projet de réforme, le Conseil d'Etat accepte la démission de Pareto le 13 mai 1911. Il peut alors enfin se consacrer entièrement à la recherche et le résultat en sera l'édition en 1916 du Trattato di sociologia generale, lequel regroupe toutes ses idées, lentement formées depuis 1893. L'édition française, entièrement revue, paraît en juillet 1917.

Le comportement humain est étudié en raison de l'aperçu qu'il donne de la structure sociale. Il est divisé en deux catégories, le comportement logique et le comportement non-logique; le premier est celui qui utilise les moyens pour parvenir au but et qui relie logiquement les moyens aux buts, le second est celui pour lequel cette connexion logique entre moyens et buts n'existe pas. Pour Pareto, si le premier est rare, le second est par contre commun et joue un rôle très important dans la vie sociale. C'est dans le Trattato qu'il développe sa théorie des résidus (définis comme des actions résultant directement de sentiments ou d'instincts hétérogènes) et des dérivations (définies comme des actions résultant de la capacité humaine de faire appel à la logique). L'homme se laisse gouverner par ses sentiments (les résidus), alors que les dérivations lui offrent une fausse rationalisation de choix purement émotionnels. Un autre point important du Trattato réside dans l'étude des inférences déductives (legomenon) que Pareto cherche à justifier en terme de logique des sens.

Si ce sont bien les résidus qui prédominent et que les dérivations ne peuvent offrir qu'une rationalisation d'actions non-logiques, peut-on réellement parler de science? Quelle est donc la relation entre connaissance, science et comportement? Pour Pareto, il n'y a pas de solution scientifique au problème du comportement humain, au problème de l'ordre social ou encore au problème de l'organisation socio-politique. La démocratie, le socialisme, le libéralisme, les droits de l'homme, la justice et la liberté sont tout au plus des idées pseudo-expérimentales, tout comme les idées révolutionnaires qui prétendent éliminer pauvreté, injustice, oppression et souffrance. Si la révolution est parfois utile, elle ne parvient cependant jamais à atteindre les buts qu'elle s'est fixés. Les jugements de valeur des individus sont hétérogènes, mais l'hétérogénéité sociale n'existe pas. Dans toute société, il n'y a jamais qu'une seule et unique frontière fondamentale, celle séparant la masse de l'élite. L'élite gouverne, et ne sera remplacée que par une autre élite, que cette dernière parle au nom des classes laborieuses, du prolétariat ou des exploités. L'Histoire n'est ainsi qu'une histoire d'élites qui se succèdent aux positions de commande, de minorités privilégiées qui se développent, se battent, accèdent au pouvoir, profitent de ce pouvoir, avant de céder la place, par la force ou par des moyens pacifiques, à d'autres minorités. Cette vision cyclique est amère et tragique, mais elle met en avant l'essence du pouvoir politique.

De la parution du Trattato jusqu'à sa mort, Pareto tentera de trouver une confirmation de ses théories dans les événements suivant la première Guerre mondiale. Pareto publiera encore deux volumes, Fatti e teorie (1920) et La trasformazione della democrazia (1921), dans lesquels il examine la "maladie dont souffre le peuple européen" qui "menace de déboucher sur une catastrophe".

Jugé par certains comme le précurseur du fascisme et par d'autres comme ayant profané tous les principes et valeurs existants, Pareto reste un auteur difficile et troublant. Se plaçant lui-même entre ceux qui reconnaissent une supériorité à l'irrationnel et ceux qui voudraient le rationaliser, il prétend avoir découvert la logique des sens, la "logique non logique" qui contrôle les actions de l'être humain et la création des sentiments, et qui se trouve par conséquent à l'origine de tout comportement.


Vous pouvez également consulter les oeuvres complètes de Pareto, ainsi que le Fonds Pareto du centre

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