Léon Walras

(1834-1909)

Notice autobiographique


Publié in: William Jaffé (éd.), Correspondence of Léon Walras and Related Papers, North-Holland Publishing Company , Amsterdam, 1965, vol. I, pp. 1-15.


Ci-dessous, nous proposons une autobiographie de Léon Walras. D'après les écrits de ce dernier, nous avons séparé le texte en 4 parties:

  1. 1834-1870
  2. 1870-1892
  3. 1892-1904
  4. 1904-1909


1) 1834-1870.

Je suis né le 16 décembre 1834, d'Antoine-Auguste Walras (de Montpellier) et de Louise Aline de Sainte Beuve (d'Evreux), à Evreux, département de l'Eure, France. Mes premières années se sont passées à Paris (1836-39), à Lille (1839-40) et à Caen (1840-50).

J'entrai au collège de Caen en 1844, puis au Lycée de Douai en 1850 et fus reçu bachelier-ès-lettres en 1851. Je fis une année de mathématiques élémentaires, une année de mathématiques spéciales et fus reçu bachelier-ès-sciences en 1853. La même année, je me présentai aux examens d'admission à l'Ecole Polytechnique. J'avais négligé de suivre les exercices préparatoires d'entraînement nommés colles et ne fus pas déclaré admissible. Je redoublai mes mathématiques spéciales; mais au lieu de repasser les cours que j'avais déjà suivis, je me procurai les cahiers du cours d'analyse et de mécanique de M. Duhamel à l'Ecole Polytechnique, je les étudiai et me plus à rechercher les origines de la géométrie analytique, du calcul infinitésimal et de la mécanique analytique dans les ouvrages de Descartes, de Newton et de Lagrange. Je lus aussi pour la première fois, à cette époque, les Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses de Cournot. Ensuite de cette préparation, je fus refusé la seconde fois comme la première.

Je me présentai alors à l'Ecole des Mines de Paris et y fus reçu élève externe en 1854. Mais me trouvant dépourvu de toutes espèces de goût pour les détails techniques de l'art de l'ingénieur, j'abandonnai peu à peu les cours de l'Ecole et revins avec ardeur aux études littéraires en vue de compléter mes connaissances en philosophie, en histoire, en critique de la littérature et de l'art, en économie politique et en science sociale.

Je résolus de suivre la carrière d'écrivain et de publiciste; et, conformément au désir de mon père, je me vouai spécialement à l'économie politique et sociale. A cet égard, l'heure la plus décisive de toute ma vie sonna par un soir de l'été de 1858 où, pendant une promenade dans la vallée du Gave de Pau, mon père m'affirma avec énergie qu'il y avait encore deux grandes tâches à accomplir pour le XIXème siècle: achever de créer l'histoire et commencer à créer la science sociale. Il ne soupçonnait pas alors combien Renan devait lui donner satisfaction sur le premier point. Le second, qui l'avait préoccupé toute sa vie, le touchait plus sensiblement encore. Il y insistait avec une conviction qu'il fit passer en moi. Et ce fut alors que, devant la porte d'une campagne appelée Les Roseaux, je lui promis de laisser la littérature et la critique d'art pour me consacrer entièrement à la continuation de son oeuvre.

Aidé par lui de quelques indications, je composai à Paris, en 1859, mon premier ouvrage économique qui était ma réfutation des doctrines de Proudhon. Ce fut en partie en l'écrivant et en partie aussitôt après l'avoir publié que je reconnus le fait de la plus-value de la rente foncière et de la terre au fur et à mesure du développement de la population et de la richesse, et celui du maximum d'utilité à obtenir par l'adoption du régime de la libre concurrence en matière de production agricole, industrielle et commerciale, comme étant deux faits à démontrer mathématiquement, et que j'eus l'intuition d'une économie politique pure et appliquée à créer dans la forme mathématique.

En juillet 1860, je pris part au congrès international de l'impôt réuni à Lausanne. Le compte-rendu de ce congrès et l'exposition des idées que j'y soutins forment la matière de mon second ouvrage. J'envoyai, en outre, au concours ouvert dans le canton de Vaud sur la question de l'impôt un mémoire dans lequel je formulais explicitement la théorie de l'attribution de la terre et de la rente foncière à l'Etat que je n'émettais qu'imparfaitement dans mes deux premiers ouvrages. Ce mémoire ne fut jugé digne par le jury que d'une quatrième récompense; et cela, sur le Rapport d'A.C. Cherbuliez, auteur de Riche ou pauvre, qui avait été partisan de la nationalisation du sol vingt ans auparavant mais qui avait jugé à propos de se retourner contre elle depuis lors. Le rôle, plus réservé, joué par moi dans le congrès fut, au contraire, apprécié favorablement par le public, par la presse, et par les autorités vaudoises; car, à l'issue de ce congrès, une invitation fut adressée au Département par le Conseil de l'Instruction publique pour que je fusse chargé d'enseigner l'économie politique à l'Académie de Lausanne. Cette proposition ne devait aboutir que dix ans plus tard.

J'étais entré au Journal de Economistes en 1859; puis à La Presse en 1860 grâce à la recommandation de M. Victor Bonnet, mais les conditions scientifiques, en ce qui concernait l'économie politique étaient alors des plus misérables. Les situations à ambitionner, consistant, pour toute la France, en trois chaires de professeurs et huit fauteuils d'académiciens, étaient accaparées par l'école orthodoxe; c'est-à-dire par cette école qui, en vertu d'arguments variés, souvent contradictoires, et toujours mauvais, nous donne le régime social actuel comme un nec plus ultra susceptible de suffire à l'humanité jusqu'à la consommation des siècles. Les titulaires, beaucoup plus hommes politiques qu'hommes de science, les cumulaient les unes avec les autres et, sous prétexte de cooptation, se les repassaient de père en fils, de beau-père en gendre, d'oncle en neveu et en neveu par alliance. Les plus importants d'entre les journaux et revues dépendaient de cette coterie. Tous étaient d'ailleurs à la merci du gouvernement qui pouvait les supprimer par décret et duquel il fallait l'agrément pour en créer de nouveaux. Quant aux volumes et aux brochures ils étaient frappés d'un droit de timbre de 5 centimes par feuille, c'est-à-dire d'une pénalité de 50 à 450 francs par 1000 exemplaires, pour tout ouvrage de moins de 10 feuilles d'impression. M'étant bientôt vu refuser mes articles par le Journal des Economistes, ayant quitté La Presse faute d'avoir consenti à me plier aux suggestions des propriétaires, et n'ayant pas été autorisé à fonder un journal d'économie politique, je dus quitter la partie et accepter en 1862, au Secrétariat du Chemin de fer du Nord, un emploi qui me fut offert par l'intervention de M. du Ronceray, Chef du Contentieux, beau-frère de M. Victor Bonnet.

Quel temps! J'entends encore le Vice-Recteur de l'Académie de Paris m'expliquant qu'il ne peut même songer à appuyer auprès du Ministre de l'Instruction publique une demande que j'ai formée en vue d'être autorisé à faire quelques conférences sur la philosophie de la science. Je ne puis faire de la philosophie de la science sans faire de la métaphysique; la métaphysique touche à la religion, etc. etc. Sans doute, si j'avais affaire à l'Archevêque; mais un haut fonctionnaire de l'université faisant cette besogne! Je me lève, je vais prendre mon chapeau sur une console, entre deux fenêtres donnant sur la cour de la Sorbonne; je salue et je sors.

Une autre fois, la scène se passe dans le cabinet d'un Chef de Division, au Ministère de l'Intérieur. Je sollicite l'autorisation nécessaire pour fonder un journal hebdomadaire d'économie politique et sociale. On a fait sur mon compte une enquête minutieuse dont les résultats sont excellents. Mon père est un honorable fonctionnaire du Gouvernement, Inspecteur d'Académie dans les Basses-Pyrénées; je suis moi-même un honnête jeune homme qui ne s'est jamais compromis dans aucune bagarre politique. C'est pourquoi on me refuse mon autorisation, par la raison qu'on est décidé à n'en accorder à personne. Cette fois, je ne puis m'empêcher, en me retirant, de faire observer que, si l'administration voulait bien faire connaître ce parti-pris, elle nous épargnerait beaucoup de temps perdu et des démarches inutiles et désagréables.

Au commencement de 1865, je fis trois leçons publiques sur les associations coopératives, je pris part à des réunions tenues chez M. Paul Andral pour discuter les moyens de venir en aide à ces entreprises et fut choisi comme un des administrateurs délégués pour la direction de la Caisse d'escompte des Associations populaires. Notre but était d'amener les coopérateurs à maintenir dans leurs sociétés les principes économiques de toutes les entreprises en se considérant comme remplissant toujours un double rôle: par exemple dans les sociétés de consommation, le rôle d'acheteurs et le rôle de commerçants, dans les sociétés de production, le rôle de travailleurs et le rôle d'industriels; de laisser, en conséquence, les prix des marchandises et les salaires du travail se déterminer sur le marché général en les acceptant tels quels; et, quant à la différence entre le prix de vente et le prix de revient, de la répartir au prorata du capital auquel seul appartiennent les bénéfices par la raison que seul il peut supporter les pertes. J'exposai dans une leçon publique, faite en mars 1866, les opérations de la Caisse d'escompte; je contribuai à la publication et à la rédaction du journal Le Travail, Revue du mouvement coopératif, paru pendant deux ans en 1866-67 et 1867-68, et j'exposai devant un public nombreux, composé des clients de la Caisse et des lecteurs du Travail, les principes de la morale sociale dans des leçons publiques faites durant l'hiver de 1867-68. En ma qualité de membre de la direction de la Caisse d'escompte, je ne marchandai pas les avances aux associations coopératives de consommation, de production et de crédit. Malheureusement, ces associations s'obstinèrent à poursuivre avant tout le bon marché des objets de consommation et les gros salaires du travail et à se préoccuper médiocrement de leur capital et moins encore de celui qu'elles empruntaient. Aucune ne réussit ni ne remboursa ses emprunts; et, à la fin de 1868, la Caisse d'escompte dut liquider après avoir perdu son capital, et en imposant, en outre, une perte sensible à ses administrateurs personnellement et aussi à la Banque de France qui l'avait aidée dans sa tentative. Je m'estimai heureux d'être recueilli dans les bureaux de M. Hollander, Banquier, qui avait été l'un des commissaires de surveillance de la Caisse d'escompte; j'y entrai au commencement de 1869 et y restai dix-neuf mois.


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